Solitudes : résultats de l’enquête auprès des professionnels

Pour mieux comprendre les besoins et les outils des professionnels en lien avec le sujet des solitudes, des questionnaires ont été distribués auprès de professionnels du pays de Saint-Brieuc entre octobre 2014 et janvier 2015. 26 questionnaires ont été récupérés. Les professionnels y ayant répondu sont principalement des travailleurs sociaux d’associations locales avec quelques réponses de travailleurs sociaux du secteur public. Ces sont des professionnels intervenant dans les champs suivants : l’insertion, la jeunesse, l’animation de proximité, la santé et l’accompagnement à domicile. Parallèlement, des entretiens formels et informels ont pu être réalisés afin de mieux connaître les ressentis des professionnels sur le terrain.

fillette_seuleDans les retours des questionnaires collectés par le Céas, 86,5 % des professionnels rencontrent des personnes isolées socialement c’est-à-dire qui n’ont peu ou pas de relation, 96 % de ces mêmes professionnels disent accompagner des personnes souffrant de solitude. Ce qui rejoint les propos recueillis lors d’entretiens avec les professionnels et avec le public, qui exprimaient que le sentiment de solitude ne concerne pas uniquement les personnes vivant seules.

Le questionnaire diagnostic sur le pays de Saint-Brieuc laisse apparaître que 35 % des professionnels interrogés estiment que la majorité des personnes qu’ils accompagnent souffrent du sentiment de solitude et 35 % estiment que c’est environ la moitié de leur public qui est concerné. La plupart estiment qu’il y a une augmentation du phénomène (19 % des professionnels ne constatent pas d’augmentation du phénomène). Ces données nous laisse croire qu’il s’agit d’un problème transversal à tous les publics et qui est toujours en augmentation.

Le manque de temps

L’un des constats revenant le plus souvent est le temps dont les professionnels manquent pour s’arrêter sur leurs pratiques, les analyser, faire des recherches ou échanger… Les subventions, notamment de fonctionnement, baissent. Les procédures administratives et les cadres pour l’intervention se multiplient. Les professionnels sont de plus en plus appelés à « rendre compte » de leurs actions et à justifier d’un impact social, en ayant de moins en moins de temps, paradoxalement, pour instaurer une relation avec la personne suivie.

De plus, les associations doivent aujourd’hui investir beaucoup de leur temps pour chercher du financement et répondre à des appels à projets. Cela est d’autant plus difficile à supporter que l’association est petite, la proportion du temps global de travail étant plus fortement impactée. Pour les associations plus grandes, cela demande souvent la création de postes dédiés à ces fonctions parfois au détriment du lien entre projets et besoins des publics.

Pour ce qui concerne le sujet des solitudes, beaucoup de professionnels en contact avec le public peuvent témoigner d’une augmentation de ce sentiment pour les personnes qu’ils accompagnent, tout en admettant qu’ils n’ont pas le temps d’y réfléchir et/ou de créer de nouvelles actions au quotidien. Ils doivent répondre à des urgences quotidiennes et à des actions plus « visibles » pour que l’association puisse survivre.

montre« Échanger avec d’autres professionnels » et « avoir plus d’information sur ce qui existe sur le territoire » sont les deux besoins arrivant en tête selon les résultats du questionnaire. Il y a donc un réel travail à faire, de manière collective et individuelle, sur l’organisation du temps de travail des personnes en contact avec le public. Le temps nécessaire à la réflexion et à l’échange pourrait alors être reconnu comme un gage de la qualité des services proposés.

Les professionnels expriment le besoin de plus de temps avec le public, que ce soit pour des temps individuels (demande de 46,3 % des professionnels) ou collectifs (54 %). Une des conclusions du groupe de recherche-action du Céas est que cette notion de temps est centrale dans la construction d’une relation. Cela paraît évident, mais dans les faits, peu de professionnels considèrent pouvoir prendre le temps adapté à chaque personne.

La communication

Dans les réponses obtenues, il apparaît un manque d’information sur ce qui existe et un manque de moyens pour communiquer sur ce que l’on fait. 60 % des professionnels proposant des activités créant du lien social souhaiteraient qu’elles soient davantage communiquées. Dans plus de 50 % des cas, les actions créant du lien social dans les structures sont ouvertes à un public extérieur.

communicationSelon les questionnaires, les actions les plus connues des professionnels du territoire sont les ateliers de recherche d’emploi, les fêtes de quartier et les activités en centres sociaux. Ces actions sont nommées de manière générique par les professionnels (sauf lorsqu’ils travaillent dans les structures porteuses de ces actions). Cela peut laisser penser que les professionnels connaissent assez peu les actions précises proposées par les structures vers lesquels ils orientent leur public.

De nouveaux moyens, internes au territoire ou aux structures sont donc à imaginer, par exemple : des fiches-action comme outil pratique au quotidien, des temps de rencontre (forum, événements…) ou des temps de transmissions à l’interne des structures (pour partager les informations collectées…).

Enfin, pour une communication effective et pertinente, il est important que les professionnels puissent également échanger sur les problèmes qu’ils rencontrent au quotidien. Les entretiens avec différents professionnels et bénévoles, nous ont permis de constater que toutes les structures sont confrontées à des problèmes que ce soit d’ordre financier, un manque de ressources humaines (professionnels, bénévoles…), le manque de formation sur certaines spécificités, des questionnements éthiques, des conflits internes …

En revanche, pour avoir été à de nombreux colloques, il est rare que ces problèmes fassent l’objet de mise en commun, au profit d’une démarche de vitrine des actions. Parfois, un apport théorique est proposé lors de ces journées, mais pour être pertinent sur le terrain, il nous semble devoir être lié à une analyse de pratique et donc à une mise en discussion de sa pratique avec les autres. Ce n’est qu’à cette condition que les rencontres peuvent être riches.

Les partenariats

En deuxième position des besoins nommés par les professionnels, il y a celui de plus de partenaires : 70 % des professionnels en expriment le besoin. Il est important de nommer que plusieurs définitions de ce terme coexiste. Certaines différencient le partenariat du réseau, ou distinguent les partenariats inter-structures ou de personnes, le fait de le formaliser par écrit ou non, le partenariat financier… Nous l’entendons ici d’une manière globale, c’est-à-dire comme un travail ensemble dans un objectif commun.

Dans les entretiens, on se rend bien compte que malgré les discours qui encouragent les démarches de partenariat il n’est pas toujours possible de le mettre en œuvre dans les faits. Par exemple, les logiques d’appel à projets peuvent mettre en concurrence des associations accompagnant des publics similaires.

Pourtant le travail ensemble est, lorsque le temps de préparation du projet est investi, une manière de répondre de manière plus complète aux besoins du public. De nouvelles activités peuvent être créées, des moyens peuvent être mutualisés, des personnes peuvent profiter d’activités à l’extérieur de leur structure de référence. L’interconnaissance entre acteurs peut nourrir cette dynamique.

Sur la problématique des solitudes, les principaux partenaires nommés par les acteurs sont : la Maison du Département, les financeurs (ville, CG, CAF…), les centres sociaux et les associations caritatives comme la Croix-Rouge et le Secours populaire. Les autres partenaires mentionnés par les professionnels sont ensuite le Centre d’information sur le droit des femmes et des familles (CIDFF), l’association d’Aide à Domicile en Milieu Rural (ADMR), Association Départementale Accueil écoute et veille sociale, Logement-hébergement, Emploi formation, Atelier d’insertion (ADALEA), la maison des jeunes et de la culture (MJC), la régie de quartier et le Centre de Soins, d’Accompagnement et de Prévention en Addictologie (CSAPA).

fouleEnfin, de nombreux partenaires apparaissent une fois dans les réponses : les écoles, les pôles emploi, les missions locales, les centres communaux d’action sociale (CCAS) et diverses associations. Trois personnes sur vingt-six ont répondu les voisins, la famille ou les habitants. Ces réponses sont complexes à interpréter selon la définition que chacun a du mot partenariat. Au vu du besoin exprimé par les professionnels de se lier avec plus de partenaires, on peut se demander si en plus de travailler avec de nouveaux acteurs, les structures n’ont pas besoin de consolider et valoriser davantage les partenariats en cours.

Lors des temps de co-formation au Céas, ainsi que dans plusieurs entretiens, l’idée de proposer des actions qui rassemblent différents publics et non plus de regrouper les personnes accompagnées entre elles (par problématique) est apparue comme pertinente. Car, si les personnes peuvent avoir besoin d’être soutenu par quelqu’un vivant une situation semblable (femmes victimes de violence, handicap, veufs et veuves…) cela peut, à d’autres moments, devenir excluant voir stigmatisant ou néfaste pour l’inscription de la personne dans des réseaux variés, également sources de soutien potentiel.

On ne peut en effet être réduit à une problématique ou au fait d’être une personne accompagnée. On peut émettre l’hypothèse que certaines personnes refusent d’être accompagnées par des professionnels ou de faire des sorties avec des groupes dont l’identité n’est pas acceptable pour elles. Les témoignages recueillis nous montrent que parfois la spécialisation de nos services peut desservir notre accompagnement, car limitant notre regard à un aspect de l’être humain rencontré. Expérimenter des environnements nouveaux, des contextes différents peut également être l’un des objectifs d’un partenariat.

Synthèse des besoins repérés :

• Des temps d’échange avec d’autres professionnels
• Des informations sur ce qui existe sur le territoire
• Un partenariat plus riche
• Plus de temps pour les interventions collectives et individuelles
• De la formation
Voici quelques pistes d’actions et de réflexions, qui ont pu être proposées par les professionnels interrogés :
• Plus de moyens humains dans les structures pour aller chercher des personnes plus éloignées et mobiliser les nouveaux arrivants sur le territoire pour les engager dans des projets.
• Développer des bâtiments sur le quartier, ouverts à l’expérimentation de pratiques de loisirs.
• Intervention de médiateurs de rue sur les quartiers
• Plus de moyens pour les actions de quartier par les structures (MJC, Centres sociaux et les associations de proximité)
• Développer une politique sociale de proximité
• Développer l’accès aux services de droits communs sur le plan de la culture
• Participer aux événements sociaux sur la ville.
• Développer des équipements et des propositions d’activités pour les personnes seules pour le WE et spécialement le dimanche, les fêtes et les vacances ;
« Nous utilisons toutes les associations qui existent, mais les activités intéressantes sont parfois payantes et c’est un frein pour notre public, et il manque des accueils gratuits le WE, les jours fériés, les vacances pour un public adulte qui n’est pas marginalisé, mais souffre beaucoup de solitude »
Les structures qui n’ont pas répondu au questionnaire, l’ont expliqué par un manque de temps, un défaut de communication à l’interne, la vision de cette démarche comme une sollicitation supplémentaire à beaucoup d’autres et, dans un cas, par le refus des responsables à ce que « les salariés s’expriment sur un sujet aussi sensible ». Cela apporte également des informations sur les conditions de travail au quotidien des salariés et sur les espaces possibles pour réfléchir à sa pratique.

Conclusion :

La démarche de recherche-action permet aux bénévoles qui y participent de se co-former sur le sujet des solitudes.
Quatre axes de réflexions sont apparus :
• Les moments de rupture dans l’histoire de vie comme origine des solitudes
• Les relations significatives et les réseaux de réciprocités pour ne plus souffrir de solitude
• Les solitudes nécessaires et le temps à s’accorder
• Le sentiment d’enfermement qui bloque le passage à l’action
Les connaissances ainsi construites ont pour vocation de servir les acteurs concernés et de créer des réponses cohérentes et innovantes aux besoins repérés sur le territoire du pays de Saint-Brieuc.
Une journée forum aura lieu le jeudi 4 Juin au centre social du Plateau à Saint-Brieuc. 92 % des professionnels interrogés nous ont dit souhaiter y participer. Nous espérons rassembler les personnes intéressées par le sujet. En plus des recueils de données complémentaires (reportage vidéo, apports théorique, présentation d’expérimentations, retours sur les entretiens avec le public et les professionnels, exposition/portage de parole, débats ouverts avec les habitants…), il reste la phase la plus importante pour cette année : passer à l’action !

Quelques chiffres sur la démarche à ce jour :

  • 2 ans de co-formation sur le sujet
  • 14 bénévoles et de multiples intervenants extérieurs (sociologues, ethnographes, photographes, psychologue…)
  • 104 structures du pays de Saint-Brieuc ont été contactées
  • 30 structures ont été rencontrées
  • 15 entretiens avec des professionnels et des bénévoles d’associations du pays ont été réalisés
  • 15 témoignages de personnes concernées ont été recueillis,
  • 26 questionnaires diagnostics ont été récoltés

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A propos

Paméla Rouxel

Educatrice spécialisée Coordinatrice de projets de développement social et socio-culturel