Réinventer et ré-enchanter la vie politique locale

Témoignage et analyse indigné d’Olivier Dulucq, élu local, militant associatif, professionnel du développement local, Breton, convaincu qu’on peut réinventer et réenchanter la vie politique locale.

Le réseau Culture et Promotion, dont le Céas 22 fait parti, a publié un Cahier pour notre temps sur le thème « Démocratie participative, citoyenneté active » en septembre 2014. Voici un des textes de ce cahier (à télécharger ici : Cahier-pour-Notre-Temps-2014).

Auteur : Olivier Dulucq

Nous venons de vivre des élections municipales qui avaient la réputation d’être, avec les présidentielles, l’élection préférée des Français. Elles ont été marquées par un nombre conséquent de candidatures – près d’un million de Français –, des taux d’abstention record – près de quatre électeurs sur dix –, par un nombre conséquent de voix se portant sur les extrêmes et par un radical « Sortons le sortant ».

Le président de la République a même déclaré, pour annoncer un changement de Premier ministre : « J’ai entendu votre message, il est clair », ajoutant : « Je n’ignore rien des souffrances de beaucoup d’entre vous ».

Pourtant, modeste élu local, praticien et militant du développement local et de la vie associative depuis vingt ans, je suis convaincu que l’analyse n’a pas été faite. Le message n’a donc pu être entendu, voire compris.

Crise de la politique et déni de réalité

La crise de la politique, qui n’est pas encore une crise politique, taraude la société française. Le sentiment d’une sous-France, analysée à grands traits par Christophe Guilluy, notamment, se développe, à tort ou à raison. Il y a la France du CAC 40, les bobos des métropoles, de l’ENA et du tohu-bohu médiatique où les uns et les autres sont quasiment interchangeables, et il y a le reste des Français. C’est caricatural et à grands traits.

Mais quand Guy Debord théorisait une société du spectacle, il pointait par avance une des dérives possibles du politique, des politiques. En le paraphrasant, on pourrait écrire ainsi : « Nous n’allons pas mettre la politique à l’épreuve de la réalité, mais mettre la réalité à l’épreuve de la politique ». On ne voit, sous couvert de débats politiques, se développer qu’une société spectaculaire marchande.

Et on s’étonne de l’absence des citoyens, convoqués épisodiquement à ces tristes spectacles. Et on se persuade qu’il suffirait de mieux communiquer, quitte à changer de Premier ministre pour ce faire. On change les acteurs, mais on reste persuadé de la pertinence du texte de la pièce… On ne change pas de politique, a fortiori. On ne pense pas un changement de la politique, on espère que la réalité évoluera.

Il faut cesser de demander aux citoyens de s’intéresser à la politique ; il faut exiger radicalement que les politiques s’intéressent aux citoyens. On s’interroge bien souvent sur la formation qu’il faudrait apporter aux citoyens pour entrer dans le concert politique ; il est plus que temps de se demander comment former les élus nationaux à la vie sociale, à la citoyenneté active.

En effet, depuis Jules Ferry, un effort continu d’éducation a été réalisé. Il n’y a jamais eu autant de bacheliers.

Depuis l’essor de la presse quotidienne régionale, puis de la télévision et aujourd’hui d’Internet, les citoyens n’ont jamais été autant informés. Pourtant, contre toute attente, on continue à soupçonner le citoyen de ne pas comprendre, de ne pas savoir.

Sur le terrain : désenchantement et transformations profondes

Dans ma petite commune du Nord-Finistère, j’ai vu, entre deux mandats, des évolutions qui m’inquiètent – à défaut d’inquiéter les gouvernements successifs, de droite et de gauche. Avec mes colistiers, j’ai fait la tournée des maisons pour présenter notre programme. J’ai constaté que des gens très bien insérés dans la vie associative de la cité ne s’étaient plus inscrits sur des listes électorales, suite à un déménagement. J’ai constaté qu’en l’espace de six ans, on ne nous parlait plus de : « Comment mieux vivre ensemble », mais : « Comment puis-je mieux survivre ». J’ai entendu, pour la première fois : « Ce que vous faites ne sert à rien, tout est décidé ailleurs, à Brest, Rennes, Paris et même Bruxelles ». Il y aurait de quoi désespérer, rejoindre le chœur des pleureuses et se lamenter sur l’individualisme, sur l’égotisme collectif de cette microsociété. Pourtant !

Les associations sont plus vivaces, les bénévoles plus nombreux, la vie n’est pas forcément meilleure, mais guère plus rude. Cette société locale vit, mais elle n’a pas besoin, elle n’a pas envie de politiques et elle renvoie même ces élus municipaux à une solidarité, de fait, avec les gouvernants. En nous présentant à leurs suffrages, nous participons, nous aussi, à cette comédie, à ce spectacle.

Au niveau national – où je continue de voter –, au niveau régional – où je travaille –, et au niveau local – où je vis –, ces apparentes contradictions me renvoient à l’impérieuse nécessité, pas tant de « changer la vie » ici et maintenant, comme le chante parfois le Parti socialiste, mais de changer la politique, le rapport des politiques à la vie, à la société. Il n’est plus temps de laisser à penser que le changement dépend des politiques, il est impératif que les politiques réalisent, enfin, que la vie a changé.

L’associationnisme, dans sa version contemporaine, n’a jamais été aussi développé. Mes fils s’associent sur Internet avec des amis et des inconnus. L’économie du don et du contre-don provoque des ravages dans le capitalisme à la « grand-papa ». Wikipédia a enterré l’Universalis, les voitures se partagent, les outils se prêtent, etc. La société civile détruit de la valeur en remettant à l’œuvre des valeurs occultées, méprisées : échange, gratuité, co-construction.

La participation n’est plus : « Comment permettre aux citoyens d’ac-céder à la politique ? », mais : « Comment s’assurer que tous ceux qui le veulent le puissent ? » et, dans le même temps : « Comment s’assurer que tous puissent le vouloir ? » Cela reste une responsabilité majeure des mouvements d’éducation populaire, revisités dans leurs fondamentaux, que de travailler à rendre acteurs les invisibles.

Mais comment envisager des soutiens publics, quand les politiques ne s’inquiètent pas plus que cela de l’absence des citoyens aux urnes, de la non-présence de la société civile organisée dans les instances de participation ? Il y a fort à craindre qu’ils n’investissent guère à redonner aux plus fragiles le pouvoir d’agir…

Réinventer la citoyenneté, rendre acteurs les invisibles

Michel Dinet, président du Conseil général de Meurthe-et-Moselle, qui a créé notamment l’Unadel, vient de disparaître brusquement. Il avait, chevillée au corps, cette conviction de l’articulation nécessaire du politique et de la société civile, pour faire société, en frottant parfois les points de vue, vigoureusement, mais aussi fructueusement. Il laisse quelques militants convaincus, qui dépendent des uns et des autres, en quête de main secourable, de se retrousser les manches et de constater qu’il y en a deux au bout de nos bras. Il plaisantait souvent en tonitruant : « Nous sommes deux, ils sont mille, encerclons-les ».

Et si la non-participation était une bonne nouvelle ! Et si la lucidité des citoyens est de ne plus se prêter à des simulacres de politique ! Et si le nombre, tous les jours plus conséquents, de personnes s’investissant ponctuellement pour donner un coup de main, pour aider, s’entraider, était une grande nouvelle. Si la capacité des citoyens à réinventer l’association, plus ponctuelle, moins empreinte de valeurs proclamées, était réellement mise à l’œuvre.

Les militants de la participation, du développement local, des approches ascendantes, d’une autre mise en œuvre de l’économie, n’ont jamais été aussi nombreux. Ils restent isolés, pas vus par les politiques, mais pourtant bien là. Il s’agit donc de leur donner l’occasion de se rencontrer, de leur donner les moyens d’agir pour réenchanter le local, leur fournir un point d’appui pour soulever le monde.

C’est dans cette perspective, inavouée, car encore inavouable, que se relancent les conseils de développement en Bretagne, sous l’impulsion du Conseil régional. Pas un Ceser(1) local de représentants exprimant les points de vue de leurs chapelles, mais le rassemblement potentiel de tous ceux qui agissent dans les territoires, sous statut associatif, comme chef d’entreprise ou comme enseignant. Il faut montrer à voir aux élus locaux et à leurs fonctionnaires que l’action publique n’est pas le fait des seuls pouvoirs publics, que l’intérêt général agit par une multitude d’ac ter qui n’attendent pas une commande et une subvention pour agir. Ce sont les politiques qui ont besoin de rencontrer ces acteurs, pas forcément l’inverse.


(1) Ceser : Conseil économique, social et environnemental régional.


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A propos

Pascale Perron

Chargée de développement du Céas 22, elle est titulaire du Diplôme d’Etat d’ingénierie sociale, d’une licence en Travail social et d’un DU en organisation communautaire obtenus au Québec. Elle est également formatrice et a de nombreuses expériences d’accompagnement et d’animation de collectifs, notamment dans des approches développant le pouvoir d’agir.