Les Solitudes : état des lieux

La solitude n’est pas un concept des plus simples à définir. Tout d’abord parce qu’il s’agit d’un sentiment, mais aussi parce qu’il est utilisé dans le langage courant comme un état pour désigner une personne seule isolée. De là le concept se complique, car on peut être isolé de plusieurs manières (relationnellement[1] , géographiquement…). De même que l’on peut être isolé sans pour autant « se sentir seul » ou en souffrir (comprendre souffrir de l’absence de relation avec autrui). Enfin, on peut également se sentir exclu de la société, c’est-à-dire exclu de l’ensemble des individus pour différentes raisons ou facteurs (faibles revenus, mauvaise estime de soi, handicap, culture…) sans pour autant être seul au sens propre du terme. C’est par exemple le cas cité, lors d’un entretien avec le directeur de l’APF[2], d’une adhérente qui se décrit comme étant seule, mais vivant entourée de son conjoint et avec beaucoup de passage de professionnels pour l’accompagner.

Dans ce diagnostic, le sens du terme « solitude » sera le même que celui choisi par le groupe de recherche-action c’est-à-dire la solitude en tant que sentiment. Et, comme décrit plus haut, le public visé par cette recherche-action est les personnes souffrant de ce sentiment. Pour information, « la psychanalyse établit une différence entre le sentiment de solitude qui empêche de créer et la solitude en elle-même qui est, au contraire, créative et pousse à atteindre un stade supérieur du soi. »[3]
Qu’en est-il en France ?

J’ai pu assister à une journée organisée par le Coderpa22 avec la présence de deux sociologues de l’université de Bretagne occidentale Simone Pennec et Françoise Le Borgne qui intervenaient sur le thème des solitudes. Les éléments suivants sont un croisement des éléments de cette conférence et des rapports de la fondation de France sur les solitudes.

« Un français sur huit est seul (contre un sur dix en 2010) et un sur trois risque de le devenir (contre un sur quatre en 2010). (…) Ils sont désormais 5 millions (un million de plus qu’en 2010) à ne pas avoir de relations sociales. »[4] Grâce à plusieurs études faites chaque année par la Fondation de France, on peut voir clairement une montée des personnes concernées par l’isolement relationnel. Ce qui nous donne des indications sur l’ampleur du phénomène de solitude.

« 21% des personnes interrogées disent ressentir la solitude ou l’isolement, au moins de manière occasionnelle. L’expression d’un sentiment de solitude demeure plus fréquente chez les femmes, les faibles revenus, les demandeurs d’emploi et les personnes vivant seules. […] Le ressenti de l’isolement est en général chronicisé et s’accompagne d’une incertitude quant à la possibilité d’y échapper. Le pessimisme semble s’être accentué depuis 2013 :

• dans 80% des cas, les personnes ressentant l’isolement éprouvent ce sentiment depuis plusieurs années (chiffre quasi identique au 81% de 2013) ;

• dans 43% des cas, elles pensent que leur sentiment d’isolement va perdurer (contre 37% en 2013).

Ce ressenti est particulièrement vif lors des périodes de fêtes familiales, en particulier à Noël et au jour de l’An. La vague 2014 confirme qu’il n’y a pas de lien systématique entre « ressentir l’isolement » et « être en situation d’isolement». Parmi les personnes considérées comme étant en situation d’isolement relationnel, 7 sur 10 déclarent ne pas ressentir l’isolement. »[5]

Il y a donc bien une réalité nationale à ce phénomène. On voit par ailleurs des actions (visiteurs à domicile, logement intergénérationnel…), labels (type MonaLisa pour les associations luttant contre la solitude des personnes âgées, Ville amie des aînés ou le label« Pas de solitude dans une France fraternelle » lorsque la solitude était la grande cause nationale en 2011…) et autres initiatives se créent aujourd’hui et depuis quelques années. Plusieurs de ces initiatives concernent les personnes âgées. Elles sont d’après les sondages majoritaires dans les personnes isolées relationnellement :

«De toutes les générations, celle des 75 ans et plus est la plus impactée par la montée des solitudes en France : une personne âgée sur quatre est seule » « Cette augmentation a partie liée avec plusieurs phénomènes : augmentation de la part des personnes âgées en situation de handicap (+5 points comparativement à 2010), baisse relative des pratiques associatives, desserrement des relations familiales et ancrage territorial plus faible. » [6] Mais tous les âges sont concernés par l’isolement relationnel :

De 18 à 29 ans : 4% De 30 à 39 ans : 7% De 40 à 49 ans : 10%

De 50 à 59 ans : 15% De 60 à 74 ans : 14% 75 ans et plus : 27% [7]

Mais, comme nous l’avons vu, l’expérience du sentiment de solitude n’est pas toujours associée au fait d’être isolé. Il est donc important de prendre cela en compte, notamment dans le cadre d’une mobilisation de différents partenaires afin que les publics les moins « visibles » ne soient pas oubliés.
Qu’en est-il sur le pays de Saint-Brieuc ?

Le pays de Saint-Brieuc est un espace composé de 63 Communes (6 communautés de communes + 1 communauté d’agglomération). 208 305 habitants y vivent sur une superficie de 1149km2. L’INSEE a caractérisé le pays comme étant dans la catégorie des «territoires influencés par les villes moyennes, attractifs, mais relativement inégalitaires ».[8]

Les statistiques les plus proches de l’échelle du pays concernant la quantification des réseaux sociaux sont à l’échelle régionale. Cette carte a été présentée lors de la conférence du sociologue Rémy Le Duigou « La solitude en milieu rural, pistes de réflexions »organisée par le Céas22 en 2012. Il suffit de regarder cette carte pour se rendre compte de la forte prévalence de personnes sans réseau ou avec un mono-réseau en Bretagne.

Soulignons également que «le taux de suicide en Bretagne (3 pour 10 000) est plus élevé de 64 % que la moyenne nationale ».[9]
Pourquoi ? Une hypothèse a été faite suite à des recherches par la mutualité française pour expliquer cette anomie[10]: « La perte des repères culturels est un facteur déterminant important du phénomène suicidaire. Qu’il s’agisse du recul de la religion, des modifications de la structure familiale, de l’affaiblissement de la relation sociale ou solidaire, tous ces facteurs sont récurrents quant à leur impact traumatisant.»[11]

Éléments de compréhension sur l’origine et les processus de solitude

La solitude est-elle le symptôme d’une problématique (difficultés sociales, économiques, de santé…) ou leur cause ? Sans m’éterniser sur qui de l’œuf ou la poule est arrivé en premier, surtout que par expérience, notamment en tant qu’éducatrice auprès de personnes SDF, j’ai pu constater que les choses n’étaient pas aussi simples. La solitude est en effet parfois conséquence d’une situation (divorce, perte d’emploi, départ des enfants, handicap…) mais peut être également la source de problématiques (addictions, perte d’estime de soi …). Elle se lie donc, de mon point de vue, aux problématiques de la personne. Ce qui est important à prendre en compte, comme cela est ressorti lors des échanges des bénévoles de la recherche-action, c’est la manière dont elle est vécue par la personne.

Dans les théories les plus répandues pour répondre à la question de la cause de cette évolution croissante des solitudes, celle de la société évoluant vers des modèles individualistes est souvent abordée tant dans la recherche que dans les discussions « de comptoir ». « Les interactions relevant du réseau primaire étaient, il n’y a qu’une trentaine d’années, encadrées dans des structures stables à forte teneur symbolique. L’établissement de liens familiaux conformes à un idéal-type faisait en sorte que la communauté avait plus d’importance que l’individu. On parle aujourd’hui d’une individualisation croissante de la vie quotidienne qui se veut libre de toute contrainte. »[12]

« La plus grande des causes favorisant les risques d’isolement reste la précarité. « Le veuvage, le départ des enfants, le chômage, le handicap… impactent négativement la vie sociale. Mais leurs effets peuvent être minorés ou accentués en fonction des revenus. »[13]

Enfin, « Les ruptures biographiques (séparations, pertes d’emploi, décès du conjoint, handicap, déménagements) sont souvent mises en avant par les personnes interrogées pour expliquer la genèse de l’isolement. 78% des raisons d’isolement citées renvoient à une rupture biographique. Le plus souvent, ces ruptures surviennent dans le cadre familial (51%). Les pertes d’emploi (évoquées dans 13 % des cas) et d’autonomie (10%) sont plus souvent citées qu’en 2013 parmi les causes à l’origine du sentiment d’isolement. »[14]
Pistes pour travailler sur la solitude

Pour Serge Paugam les nouveaux défis de l’action sociale se trouvent dans le rétablissement des liens sociaux. Il suppose que « le travail sur les liens serait plus juste et pourrait mieux permettre une amélioration des conditions de vie des personnes que l’injonction d’autonomie que leur impose parfois la société de différentes manières. »[15]

L’enquête 2014 de la fondation de France met en évidence trois tendances lourdes:

• la progression de l’isolement chez les personnes âgées ;

• la difficulté croissante des individus à développer leurs sociabilités de proximité ;

• la difficulté accrue des individus à diversifier leur vie sociale. [16]

On voit bien dans les deux dernières tendances le fait de mettre l’individu au cœur de la responsabilité de sa solitude. À mon sens c’est un ensemble de facteurs, contexte, personnalités et aptitudes qui vont faire qu’une personne va s’intégrer ou non à un groupe/ à la société. [17] Ce qui peut être une hypothèse de réponse serait de travailler sur la nature de la relation de la personne isolée avec autrui comme le préconise Serge Paugam et la revaloriser non pas avec un statut de personne accompagnée mais en tant que personne qui est parfois aidée, parfois aidante, comme dans toute relation « normale ».

« Pour sortir quelqu’un de la solitude, il faut inverser la relation aidant-aidé en lui demandant un service, une participation… Il faut compter sur les gens au lieu de penser qu’ils peuvent compter sur nous, et ancrer cette relation dans le temps » Martine Gruère, Responsable du département économie et solidarité à la fondation de France[18]

Enfin, suite à des entretiens notamment avec des bénévoles du secours catholique et avec une responsable de l’animation et le directeur départemental de l’APF, un discours commun revient sur le fait que des personnes accompagnées refusent de l’être socialement par des professionnels ou, en tout cas, refusent l’image qui y est associée. « Il s’agit de ne pas être contraignant pour les personnes, de ne pas chercher à les faire entrer dans des cases. Il semble que le travail social soit parfois perçu sous cet angle par les personnes. »[19] Pour une mobilisation efficace des partenaires sociaux, il faudra donc travailler sur cet axe en amont. C’est-à-dire sur la stigmatisation qui peut avoir lieu pour une personne suivie/accompagnée et sur la complémentarité qu’il peut y avoir avec d’autres acteurs pour y remédier (bénévoles, réseaux propres à la personne, commerçants, voisins…). Cette courte analyse théorique rejoint donc bien la recherche-action en cours et ses axes de travail actuels qui demandent à être poursuivis.

[1] Se référer au glossaire pour définition

[2] Association des paralysés de France

[3] « Solitudes et Sociétés Contemporaines, une sociologie clinique de l’individu et du rapport à l’autre », Marie-Chantal Doucet, 2007, Collection problèmes sociaux, interventions sociales, Presse de l’Université du Québec, page 6

[4] « les solitudes en France », rapport 2014 de la Fondation de France, page 8

[5] « Les solitudes en France », rapport 2014 de la Fondation de France, page 25,26,27

[6] « Les solitudes en France » rapport 2014 de la Fondation de France, page 9

[7] « les solitudes en France », rapport 2014 de la Fondation de France, page 8

[8] Les six familles de territoires en Bretagne établit par l’INSEE

[9] Source : Terra Terres Agricoles de Bretagne , le 23 novembre 2007, URL : http://www.terragricoles-de-bretagne.com/actualites/bretagne-suicide-le-milieu-agricole-breton-plus-touche&fldSearch=:QAIAJVXI.html

[10] CF Glossaireil me semble que ce qui suit le mot en est la définition. Il faudrait peut-être revoir la formulation.

[11] La sursuicidité en bretagne, contribution à une explication socio-culturelle,

Recherche multidisciplinaire coordonnée par Yannick BARBANÇON, Président de la Mutualité Française Côtes d’Armor /Chargé du département Santé Publique de la Mutualité Française Bretagne

[12] « Solitudes et sociétés contemporaines , une sociologie clinique de l’individu et du rapport à l’autre », Marie-Chantal Doucet, Presse de l’université du Québéc, 2007, page 1

[13] « Les solitudes en France : l’impact de la pauvreté sur la vie sociale », 2011, rapport de la fondation de France, page 7

[14] Les solitudes en France », rapport 2014 de la Fondation de France, page 27

[15] PAUGAM, S., Le lien social, Collection Que Sais-je, Ed. PUF, Paris, 2009, 128 pages

[16] « Les solitudes en France », juillet 2014, rapport de la fondation de France, page 8

[17] CF Glossaire pour voir la définition de « Socialisation »

[18] Etude de la Fondation de France « Les solitudes en France, juin 2013 »

[19] Compte-rendu groupe recherche-action sur les solitudes, Céas22, 22/04/2014