LA SOLITUDE EN MILIEU RURAL

Résumé de la conférence réalisée par Rémy Le Duigou, sociologue spécialiste du monde rural

Quessoy, le 5 avril 2012
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En Bretagne le taux de suicides (3 pour 10 000) est plus élevé de 64 % que la moyenne nationale, et la part relative des suicides d’agriculteurs (13 %) est beaucoup plus marquée que celle des ouvriers, catégorie où le nombre de suicides est pourtant, en Bretagne, deux fois plus important que la moyenne nationale, ou celles des artisans-commerçants, des cadres.[1]

Face à ce constat et dans le cadre de son assemblée générale du 5 avril 2012, le Centre d’étude et d’action sociales a souhaité proposer une réflexion sociologique sur la solitude et l’isolement en milieu rural pour tenter de comprendre les raisons pour lesquelles la Bretagne est confrontée à des chiffres aussi inquiétants. C’est pourquoi il a demandé à Rémy Le Duigou, sociologue spécialiste du monde rural, de venir faire une intervention et de nous apporter des éléments de réflexion.

 

Les grandes évolutions de la société, de la communauté à l’individualisme

Le monde rural a connu de profonds changements structurels depuis les cinquantes dernières années. Le tournant des années soixante a été caractérisé entre autre par un exode rural massif et par un processus de mécanisation accélérée des exploitations agricoles. Ces évolutions ont signifié la fin d’un monde particulièrement organisé et structuré, où chacun était identifié et occupait une place spécifique. On était alors dans une société immobile qui bougeait assez peu, avec des changements lents, et qui fonctionnait selon un système villageois où l’entraide était possible, sinon obligatoire pour le bon fonctionnement de la communauté.

Depuis une cinquantaine d’années, on ne parle plus de campagne mais d’espace rural. Ce changement est révélateur des évolutions qu’a connu le monde rural. Quand on avait 3 français sur 4 qui habitaient la campagne en 1900, il n’y en avait plus que 2 sur 4 en 1946, et aujourd’hui seulement 1 français sur 4 y habitent et 1 sur 8 y travaillent. [2]

Le monde rural est désormais pensé selon sa distance à la ville centre, qui détermine ses fonctions : résidentielle en milieu péri-urbain, économique et productive dans les zone de production, ou touristique dans les zones de nature. [3]

Si l’on se concentre maintenant plus précisément sur la population agricole, on constate qu’elle a considérablement diminué : en 1946, 1 actif sur 3 travaillait dans agriculture, 1/3 dans l’industrie, 1/3 dans le tertaire. Aujourd’hui les agriculteurs constituent seulement 3% des actifs et ce sont de plus en plus d’ouvriers, d’employés, et de cadres qui habitent la campagne.[4]

On compte 550 000 agriculteurs en France et 770 000 actifs agricoles temps plein. Dans les Côtes d’Armor, on compte aujourd’hui moins de 10 000 exploitations.

La société actuelle n’a donc plus grand-chose à voir avec cette société paysanne de groupes (le village, la communauté) entre lesquels il n’y avait que peu d’échanges. Le monde paysan traditionnel a complètement basculé et ces changements rapides ont entrainé une fragilisation du lien social. La transformation rapide traduite par l’apparition de nouveaux métiers et de nouveaux modes de vie liés à l’urbanisation ont entrainé un individualisme croissant. Aujourd’hui, il n’y a plus de groupes mais un individu nomade, qui peut être inséré dans des réseaux, mais qui accorde une importance essentielle à sa liberté individuelle.

La vision de la famille s’est, elle aussi profondément transformée. 20% des familles en France sont des familles monoparentales, dont 85% à cause d’une séparation. Ces familles sont extrêmement fragilisées en termes d’isolement et de solitude. Quand l’unité de base était auparavant le réseau de parenté et la commune, elle a été remplacée par l’individu.

Ce passage du groupe à l’individu entraine un phénomène de désinsertion sociale : de moins en moins de gens vont à l’Eglise, appartiennent à un syndicat ou à un parti politique. On assiste à un phénomène de désaffiliation sociale : l’individualisme traduit une déliaison de l’individu avec le reste de la société. Il y a eu un passage du on (la communauté) au nous (dans les années soixante dix, avec la création des coopératives agricoles), puis au je. Les individus sont coupés de toute attache sociétale : ils deviennent des « individus flottants ». [5]L’individu a conquis sa liberté et son autonomie mais en contrepartie il a perdu une partie de son ancrage dans la société. La définition de son identité en devient alors d’autant plus compliquée. Il est à la fois un nomade professionnel : il se déplace chaque jour entre son lieu de travail et son lieu de résidence, un nomade culturel qui choisit sa philosophie, sa religion et qui choisit ce qui l’intéresse dans chaque culture et un nomade affectif, avec le choix d’être « libre ensemble » et indépendant dans sa relation de couple.

Cet homme moderne a trois besoins fondamentaux : être heureux, être reconnu, et se réaliser. Le bonheur comme revendication immédiate et comme droit est tout à fait récent. Dans le besoin d’être reconnu, il y a le souci de ce que nous renvoie les autres : chacun se construit dans le miroir que lui renvoie la société. Les autres nous disent qui nous sommes et nous permettent de répondre à la question qui suis-je ? Enfin, l’idée de se réaliser est l’envie d’atteindre un idéal de vie. Si l’on reprend la pyramide des besoins fondamentaux de Maslow, le quatrième niveau correspond à l’estime que nous porte les autres, c’est-à-dire la reconnaissance de la famille, des voisins, les relations professionnelles. Le jugement positif des autres permet la construction personnelle de l’individu. Mais cet individu fragmenté, partagé, qui se choisit des tribus, se retrouve de plus en plus seul et isolé dans la société et fatigué du poids de sa responsabilité[6].

L’étude réalisée par Durkheim[7] sur le suicide, présente le suicide comme un fait social dû à l’anomie, c’est-à-dire la perte des repères dans les sociétés modernes, effet direct de l’industrialisation, qui génère la perte et l’effacement des valeurs (religieuses, culturelles…) et le moindre poids normatif de l’ordre social. L’effacement des valeurs et la transofrmation de l’ordre social réduisent le contrôle social sur l’individu, celui-ci, ne sachant plus comment borner ses désirs, n’est plus satisfait et prend peur. Le suicide en est alors une conséquence extrême. Depuis vingt ans, on assiste également à une transformation en profondeur du monde rural qui se traduit par  une individualisation croissante et une remise en cause des différentes institutions. Une des conséquences directes de cette désaffiliation sociale est la montée des situations d’isolement et du sentiment de solitude.

 

 

Les transformations du lien social, isolement et solitude

Des indicateurs ont été établis pour définir l’isolement de manière objective : l’indicateur principal est l’appartenance à un réseau social. On distingue quatre grands réseaux sociaux : la famille, les amis, la vie professionnelle et la vie associative.

  • 1 français sur 10, soit 4 millions de personnes, sont en situation d’isolement objectif : c’est-à-dire qu’ils n’ont de lien avec aucun réseau social, et n’ont aucunes relations familiales, amicales, professionnelles, de voisinage… 1 français sur 4, soit 23% des français est en situation de risque d’exclusion sociale, c’est-à-dire qu’il n’a de contact qu’avec un seul réseau social (famille, amis, travail…).[8]

 

  • Le sentiment de solitude est ressenti par 1/3 des français, mais ce sentiment ne change pas avec l’âge :

Source : Les français et la solitude – Société de Saint Vincent de Paul – TNS Sofres – Avril 2010.

  • Dans 56% des cas l’isolement est dû à une rupture familiale (divorce, décès du conjoint, départ des enfants…) :

Source : Les solitudes en France en 2010 – Fondation de France – Juillet 2010.

 

  • On est aussi seul en ville qu’à la campagne.

 

  • Les inégalités sociales sont toujours déterminantes : les personnes ayant un revenu inférieur à 1000€ par moins ont 4 fois plus de risques de souffrir d’isolement que les personnes ayant un revenu supérieur à 4500€ par mois :

Source : Les solitudes en France en 2010 – Fondation de France – Juillet 2010.

 

 

  • Les personnes qui ont un handicap invalidant ont quand à elles 2 fois plus de risques de souffrir de la solitude.

 

  • Les réseaux sociaux sur internet ne constituent pas une alternative viable : les personnes qui utilisent le plus les réseaux sociaux virtuels sont les personnes déjà très intégrées socialement :

Source : Les solitudes en France en 2010 – Fondation de France – Juillet 2010.

 

 

 

Les spécificités de la Bretagne

Deux constats :

  • les personnes sans aucun réseau social sont plus nombreuses en Bretagne que dans toutes les régions de France.

Source : Les solitudes en France en 2010 – Fondation de France – Juillet 2010.

 

la part de la population ne disposant d’aucun réseau de sociabilité, c’est-à-dire en situation d’isolement objectif, est beaucoup plus importante en Bretagne que dans le reste de la métropole :

Source : Les solitudes en France en 2010 – Fondation de France – Juillet 2010.

 

Le ressenti de la solitude y est également assez fort :

Source : Les solitudes en France en 2010 – Fondation de France – Juillet 2010.

 

  • le taux de suicide est plus élevé en Bretagne que dans toutes les régions de France depuis 150 ans. Le taux de suicides (3 pour 10 000) est plus élevé de 64 % que la moyenne nationale, et la part relative des suicides d’agriculteurs (13 %) est beaucoup plus marquée que celle des ouvriers, catégorie où le nombre de suicides est pourtant, en Bretagne, deux fois plus important que la moyenne nationale, ou celles des artisans-commerçants, des cadres. [9]

Source : Observatoire Régional de la Santé de Bretagne (ORS), Observation du phénomène suicidaire en Bretagne, Mortalité et hospitalisations en court séjour, Janvier 2011.

 

On s’aperçoit sur cette carte que les différents pays de bretagne qui ont le plus fort taux de suicides sont les pays où le rural est dominant. On peut la superposer avec la carte des activités prédominantes : ce sont les secteurs où l’activité agricole ou agroalimentaire est déterminante.  On voit également que c’est le département des Côtes d’Armor qui est le plus concerné des départements bretons par les suicides. Il y a donc un réel problème à prendre en compte dans le département.

Source : Site de l’Observatoire Régional de la Santé : URL : http://orsbretagne.typepad.fr/ors_bretagne/les-indicateurs-de-mortalit%C3%A9.html, Consulté le 5/04/2012

Les courbes pour la Bretagne sont au dessus des moyennes nationales et ce ne sont que les taux recensés officiellement. Officiellement il y a 400 suicides d’agriculteurs par an, mais il y en aurait en fait 800 minimum car beaucoup de suicides sont classés comme accidents.

Il s’agit alors de s’interroger sur les causes de ces chiffres alarmants. Plusieurs pistes de réflexion sont proposées : est ce qu’il y aurait une tradition du repli sur soi en Bretagne intérieure ? Un des point central de la réflexion est la question de l’identité, reliée à l’appartenance et l’estime de soi. L’identité se construit par le biais de plusieurs éléments. Quand ceux-ci sont défaillants, il peut y avoir passage à l’acte. Pour les agriculteurs, il y a eu un basculement : avant chacun était paysan ou cultivateur comme son voisin.  Aujourd’hui, il n’y a plus de voisins ou s’il y en a, il n’est pas forcément agriculteur. S’il l’est, ça peut être dans un domaine complètement différent, et s’il travaille sur le même type de production, il est vu comme un concurrent, l’agriculture étant aujourd’hui dans un système de compétition et de parts de marché. Cette évolution entraine un changement dans les repères et dans les systèmes de soutien et d’entraide qui existaient auparavant. L’agriculteur peut alors être confronté à une situation de grande solitude sur son exploitation.

Le  poids de la culture, de la religion, peut être également à prendre en compte dans les facteurs explicatifs. En Bretagne pendant longtemps on a cherché à extirper la langue, que ce soit le breton ou le gallo, pour que les enfants parlent le français. Or la langue est un des premiers moyens d’identité communautaire. Cette interdiction de parler breton a généré un sentiment de dépossession de soi, de privation de liberté et de perte de l’identité collective comme individuelle.

Il existe également une tradition du monde rural qui est difficile à porter aujourd’hui dans un monde d’échanges : il y a peu de culture de la parole : on ne dit pas  les choses, on les garde pour soi. Le monde paysan était un monde fermé où on ne s’exprimait jamais sur ses sentiments ou sur la maladie. Les personnes disaient « on » et jamais « je ». Cette habitude de garder les choses pour soi avait des effets pervers et se perpétue encore aujourd’hui. Elle peut expliquer parfois des situations de suicides quand la personne s’est enfermée dans ses problèmes et ses soucis sans avoir voulu en parler avec quiconque.

è Face à cette urgence sociale, il est important que les professionnels de l’action sociale, élus, associations, citoyens se mobilisent pour proposer des pistes d’actions concertées et partagées. De nombreuses initiatives existent  et se développent dans les territoires ruraux, leur valorisation et leur partage permet de susciter des réflexions collectives et de nouvelles initiatives.

Il faut aussi rappeler que dans les Côtes d’Armor, 125 000 bénévoles sont engagés dans presque 10 200 associations et que « les Côtes d’Armor se caractérisent par une réelle dynamique associative, avec en moyenne entre 500 et 600 créations d’associations chaque année »[10]. C’est sur cette vie associative et sur la création de réseaux d’informations qu’il faut s’appuyer pour lutter contre les situations de solitude et d’isolement en milieu rural.

 

Le Centre d’étude et d’action sociales a mis en place un groupe de travail sur la solitude en milieu rural. Ce groupe de travail cherche à identifier les initiatives existantes pour lutter contre la solitude et à les valoriser pour favoriser leur expérimentation dans d’autres territoires ruraux ainsi que pour favoriser l’émergence d’une prise de conscience et d’une réflexion collective sur cette question. Dans cette optique, le Céas va chercher à travailler en lien avec d’autres structures (associations, CCAS, autres organismes…) souhaitant également s’engager dans la lutte contre la solitude en milieu rural.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

Bibliographie indicative

 

  • ARTEVER, Les territoires ruraux, 2007

 

  • Barbançon (Y.) (Coord.) La sursuicidité en Bretagne, contribution à une explication socio-culturelle, Mutualité Française de Bretagne, Le Fonds National de Prévention d’Education et d’Information Sanitaire, CNAMTS, La DRASS Bretagne et Conseil Régional Bretagne, Contrat de Plan Etat-Région, Agence Régionale d’Hospitalisation Bretagne. Novembre 2002.
  • Durkheim, E. (1897)  Le suicide. Étude de sociologie. Paris: Les Presses universitaires de France, 2e édition, 1967, 462 pages.

 

  • Ehrenberg, A. (1998) La Fatigue d’être soi. Odile Jacob, Paris.

 

  • Fondation de France, Les solitudes en France en 2010, Juillet 2010.

 

  • Le Du (D.), Agriculture et société : un vieux couple inséparable, Paysan breton, Hebdomadaire N° 2401 – 13/04/2001.

 

  • Le Duigou (R.), Suicide d’agriculteurs, Point de vue, Ouest France, 24-29/12/2004.

 

  • Le Duigou (R.), L’exode urbain est plus culturel que réel, Témoignage chrétien, N° 3012, 25 avril 2002.

 

  • Lenoir (F-R.), Laplante (J-J.), Prévitali (C.), Amoura (C.), Etude des facteurs de stress chez les agriculteurs français et perspectives préventives. En cours de diffusion.

 

  • Maffesoli, M. (1988) Le temps des tribus. La Table Ronde, Paris.

 

  • Observatoire National des pratiques en santé mentale et précarité, Ruralité et précarité, Rhizome, N°28, Octobre 2007.

 

  • Observatoire Régional de la Santé de Bretagne (ORS), Observation du phénomène suicidaire en Bretagne, Mortalité et hospitalisations en court séjour, Janvier 2011.

 

  • Observatoire Régional de la Santé de Bretagne (ORS), Etude du phénomène suicidaire dans les pays de Guingamp et du Trégor Gouëlo, Juillet 2009.

 

  • Société Saint Vincent de Paul, TNS Sofres, Les français et la solitude, Avril 2010.

 

  • Soirée débat sur l’engagement bénévole, Direction Départementale de la Cohésion Sociale – Pôle animation et développement des territoires, 2 décembre 2011.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La conférence a été réalisée par Rémy Le Duigou, et le résumé par le Centre d’étude et d’action sociales des Côtes d’Armor.

 

Saint Brieuc, le 19/04/2012.

[1] Source : Terra Terres Agricoles de Bretagne , le 23 novembre 2007, URL : http://www.terragricoles-de-bretagne.com/actualites/bretagne-suicide-le-milieu-agricole-breton-plus-touche&fldSearch=:QAIAJVXI.html, Consulté le 5/04/2012.

[2] Source : INSEE, recensement général de la population.

[3] Source : ARTEVER, Les territoires ruraux, 2007 et DATAR.

[4] Source : ARTEVER, Les territoires ruraux, 2007.

[5] Maffesoli, M. (1988) Le temps des tribus. La Table Ronde, Paris.

[6] Ehrenberg, A. (1998) La Fatigue d’être soi. Odile Jacob, Paris.

[7] Durkheim, E. (1897)  Le suicide. Étude de sociologie. Paris: Les Presses universitaires de France, 2e édition, 1967.

[8] Les solitudes en France en 2010 – Fondation de France – Juillet 2010.

[9] Op. Cit.

[10] Soirée débat sur l’engagement bénévole, 2/12/2011, Direction Départementale de la Cohésion Sociale – Pôle animation et développement des territoires.