La rupture des liens sociaux

Il existe, selon Serge Paugam, quatre types de liens sociaux qui fonctionnent tous sur la base de la reconnaissance et de la protection : la possibilité de compter pour… et de compter sur…

Lorsqu’un des quatre types de lien est rompu ou fragilisé, la personne investira plus fortement les trois autres types de liens. Il est possible de comparer ce phénomène à ce qui arriverait si on enlevait une patte de la chaise sur laquelle nous sommes assis, notre corps devrait se réajuster, compenser.

Le lien de participation organique

Celui-ci est le plus souvent vécu par le biais d’un emploi. L’employé a la possibilité de compter sur les protections obtenues par le biais de son emploi, ne serait-ce que par le salaire. De même, il pourra se trouver reconnu, avoir le sentiment de compter pour les autres dans son travail ou plus généralement pour la société.

Lien de filiation

Il s’agit ici des liens de la famille. Nous pouvons compter sur leur protection et savons être importants pour eux. Ce lien protège et reconnaît. Parfois il peut, lui aussi être défaillant, ou manquant, et pourra être compensé par la personne en investissant plus fortement auprès de ceux qu’il choisira.

Lien de participation élective

Notre appartenance choisie à des groupes qui sont souvent fondés sur la similitude (amour, amitié, affinités, etc.) nous permet de nous sentir reconnus. Le fait que l’on puisse définir un ami comme celui sur qui l’on peut compter confirme également le rôle de protection que ce lien de participation élective peut procurer.

Le lien de citoyenneté quant à lui protège par différents moyens et reconnaît des droits. L’existence de lieux de participation citoyenne est une reconnaissance pour ceux qui y ont accès. Si le fait de ne pas avoir la nationalité exclut de la participation au vote, ce n’est pas la seule façon de participer au lien de citoyenneté. De plus, certaines populations n’obtiennent ni la reconnaissance, ni la protection du lien de citoyenneté malgré leur nationalité.

C’est par exemple ce qui se passe dans certains quartiers fortement marqués par la pauvreté et ghettoïsés par la criminalité. Le lien de citoyenneté ne protège plus et les droits des citoyens à participer aux décisions qui les concernent ne sont pas reconnus. De plus, souvent ces mêmes groupes de personnes se retrouvent également exclus du lien de participation organique, n’ayant pas d’emploi. Ces groupes compenseront alors en investissant plus fortement les autres types de liens sociaux qui existent pour eux : la famille et les groupes naturels. Ce phénomène provoque le communautarisme par exemple.

Serge Paugam est sociologue et ses premières recherches l’avaient conduit à construire un modèle de la trajectoire de la disqualification sociale : la fragilité, la dépendance puis la rupture des liens sociaux. Il travaille aujourd’hui sur la comparaison des systèmes normatifs d’entrecroisement des liens sociaux. C’est-à-dire qu’il se demande, avec son équipe de chercheur, comment la société française en comparaison avec d’autres sociétés (nord et sud de l’Europe, Amérique du Sud…) considère la valeur et le rôle des différents types de liens sociaux. Il appelle cela le régime d’attachement.

Par exemple, lors d’une situation de chômage pour un jeune, les recherches ont démontré que les sociétés du sud de l’Europe considèrent normal que ce soit la famille qui prenne le relais, même si la période de chômage est longue. Pour les sociétés nordiques, c’est à l’État de compenser les difficultés liées aux périodes de chômage. En France, les recherches montrent que la logique globale est floue : l’amortisseur est en partie la famille et en partie l’État. Cette hésitation fait en sorte qu’une grande frange de la population fragilisée dans ses liens sociaux reste sans soutien. C’est le cas des moins de 25 ans qui sont exclus du RSA et, parfois aussi, du soutien de leur famille. Dans les premiers temps les parents soutiennent, puis, plus la période de chômage est longue, moins l’aide est présente.

Pour Serge Paugam les nouveaux défis de l’action sociale se trouvent dans le rétablissement des liens sociaux. Il suppose que le travail sur les liens serait plus juste et pourrait mieux permettre une amélioration des conditions de vie des personnes que l’injonction d’autonomie que leur impose parfois la société de différentes manières.

Pour plus d’information :

PAUGAM, S., Le lien social, Collection Que Sais-je, Ed. PUF, Paris, 2009, 128 pages.