Faire de la politique autrement : la pétition en ligne

Le réseau Culture et Promotion, dont le Céas 22 fait parti, a publié un Cahier pour notre temps sur le thème « Démocratie participative, citoyenneté active » en septembre 2014. Voici un des articles de ce cahier (à télécharger ici : Cahier-pour-Notre-Temps-2014).

Auteure : Jacqueline Mengin

Manquant désormais de confiance dans les corps intermédiaires, syndicats et partis, les citoyens sont amenés à tenter de faire de la politique autrement. Ceci d’autant plus qu’ils sont de plus en plus formés et ont accès à de nombreuses sources d’informations. Cette volonté correspond également à l’autonomisation des individus et à la montée en puissance des groupes informels. Ils désirent se faire entendre de façon directe, voir leur parole prise en compte, peser réellement sur les décisions collectives. De fait, les initiatives pullulent, qu’il s’agisse de faire de la politique autrement ou de défendre des causes particulières. Internet constitue un élément essentiel pour les pratiques politiques « bottom-up » (ascendante).

Pour répondre à ces besoins, des plates-formes d’hébergement de pétitions en ligne se sont créées, telles change.org et avaaz.org au niveau international. Elles se situent au cœur du renouvellement des pratiques politiques à l’ère digitale. Par exemple, change.org France, créé en 2012, a déjà hébergé 24 000 pétitions, avec chaque mois 24 000 utilisateurs supplémentaires et 700 000 signatures. Il a aujourd’hui 3 millions d’utilisateurs.

De très nombreux exemples peuvent illustrer aujourd’hui la pratique de la pétition en ligne et ses effets.

En 2012, les Jeux olympiques d’été de Londres sont intégralement retransmis par France Télévision, mais pas les Jeux paralympiques. Un ingénieur informaticien, indigné, lance une pétition sur la plate-forme change.org.

À partir de là, les associations de la communauté des personnes handicapées se mobilisent et la pétition recueille 20 000 signatures ; la presse s’en fait l’écho. Le 16 août, la direction de France Télévision revoit sa grille en faveur des Jeux paralympiques à une heure de grande écoute. Lors des jeux suivants, à Sotchi, 60 heures de programme leur sont consacrées.

L’Envol Vert est une association luttant contre la déforestation et la perte de la biodiversité. Elle vise dans son action le leader français du secteur, Éram qui utilise, pour confectionner ses chaussures, du cuir issu de la déforestation.

L’Envol Vert lance une pétition sur change.org, en pleine période de soldes. Au bout de trois semaines, la direction d’Éram réagit, mais sans rien promettre. L’association mobilise alors les signataires pour qu’ils fassent pression sur la marque en ligne. Un « flash mob », médiatisé, est organisé devant le siège du groupe.

Éram finit par promettre de ne plus utiliser le cuir issu de la déforestation d’ici 2015. Depuis, l’Envol Vert et une délégation de la marque se rencontrent régulièrement pour faire le point sur cet engagement.

Les enseignements de la pratique de la pétition en ligne

Un engagement public

Rejoindre une pétition en ligne requiert un engagement public, car apposer et rendre publique sa signature n’est pas un acte anodin.

En fait, la pétition en ligne est le prolongement des grandes plates-formes de partage, mais elle permet de démultiplier les engagements. Auparavant, de multiples pétitions, protes-tatillons, appels, se sont succédé. Ils s’adossaient à des titres de presse, étaient donc soumis aux impératifs de bouclage et privilégiaient les grandes signatures. Tout le monde n’était pas forcément sollicité. On pense aux 121 pour l’insoumission au moment de la guerre d’Algérie ou les 343 « salopes » contre la pénalisation de l’avortement. La pétition en ligne permet à chacun de s’engager personnellement et publiquement. Dans les dernières pétitions lancées, environ la moitié des signataires a relayé et rendu public son engagement sur son espace personnel, Twitter ou Face-book, participant ainsi à leur propagation. Le digital tend ainsi à égaliser les statuts et favorise sans limites la diffusion publique de masse. Il est un vecteur de mobilisation collective.

La pétition se déploie dans d’autres formes d’action

Lorsqu’ils sont organisés de façon informelle, ou groupés en association, les lanceurs de pétitions ne se contentent pas de recueillir des signatures. Ils incitent les signataires à effectuer des interpellations directes, à mener des « attaques » concertées sur les réseaux sociaux ou encore à organiser des manifestations ciblées.

Un engagement qui croise le local et le sectoriel

Beaucoup de pétitions ont un objet local : préservation d’un espace, droit de regard sur l’emploi de financements de collectivités en faveur de tel ou tel objet, mais elles portent souvent des valeurs qui vont au-delà de la situation proprement locale. Par un usage approprié des données, il est possible de repérer des signataires qui se sont engagés lors de situations similaires et qui peuvent donc s’intéresser à celles-ci.

Le digital permet de décloisonner les territoires au travers de luttes thématiques.

Les médias peuvent être des relais

Le succès d’une pétition, couplée à de bonnes relations avec les médias, en démultiplie l’impact. Les médias sont sensibles à ces luttes des « petits » contre des acteurs économiques ou politiques importants. La reprise par les médias fait affluer nombre de signataires. Il est donc important de choisir le moment du lancement pour que journaux, radios ou télévisions soient intéressés à la reprise.

L’importance de l’identification

Cette libre organisation permet aussi aux extrémistes de tous bords, aux protestataires obsessionnels, de profiter des opportunités qu’offre la pétition en ligne pour tenter de rallier à leur cause des citoyens isolés, qui n’ont pas toujours les moyens de vérifier le sérieux et l’opportunité de telles propositions.

S’identifier comme association peut être une garantie de mûrissement d’un projet collectif proposé ensuite au public. Ceci est si vrai que des porteurs de pétition ont agi en tant qu’associations temporaires avec leur slogan et un logo. Ce qui fait se demander à change.org si l’avenir des mouvements de citoyens en ligne n’est pas aux marques éphémères, cohabitant avec les acteurs plus « institutionnels ».

En conclusion, on peut citer Nicolas Vanbremeersch, PDG de Spintank : « Ce dynamisme, qui tient plus par la cause que par la structure, est le signe d’un militantisme qui invente de nouvelles formes d’organisation et de tactiques politiques, ouvertes, sachant rendre compte, articuler numérique, terrain et mobilisation médiatique. Actuellement, les institutions refusent d’ouvrir leurs portes à cette expression et parlent de plus en plus de contrôler cette libre organisation. La solution résiderait dans les initiatives des élus et leur adaptation à la participation citoyenne ».


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A propos

Pascale Perron

Chargée de développement du Céas 22, elle est titulaire du Diplôme d’Etat d’ingénierie sociale, d’une licence en Travail social et d’un DU en organisation communautaire obtenus au Québec. Elle est également formatrice et a de nombreuses expériences d’accompagnement et d’animation de collectifs, notamment dans des approches développant le pouvoir d’agir.