Durer !

Mars 2015

Bonjour !

Deux fois l’an vous recevez ma prose. Fin décembre pour nos vœux et en juillet pour parler de l’air du Temps. J’avance en âge, 78 ans, ma santé se fragilise. En ayant parlé avec Cécile, je viens vers vous afin de partager et de faire le point, sans trop de sérieux. « Son testament » diront certains. Non ! Simplement une réflexion partagée pour continuer à vivre.
Le monde extérieur n’est que le miroir de notre monde intérieur. J’ai beaucoup lu, surtout ces 20 dernières années, et la pensée des philosophes que j’ai fréquentés m’a influencé. Deux exemples :

« Développez des pensées positives en éliminant les croyances négatives… »
A. Schopenhauer (1788-1860)

« Le sage n’a plus rien à attendre ni à espérer. Parce qu’il est pleinement heureux, rien ne lui manque. Et parce que rien ne lui manque, il est pleinement heureux. »
A. Comte-Sponville 1

Logique, non ?

Le professeur Séligman, gérontologue américain, a procédé à de nombreuses études afin de comprendre ce qui favorise la santé ou la maladie, le bonheur ou le malheur. Il en conclue que les optimistes réussissent globalement mieux que les pessimistes en tous domaines et seraient ainsi plus aptes au bonheur dans n’importe quelle situation difficile. Alors que l’optimiste envisage une solution au problème, le pessimiste reste convaincu qu’il n’y en a pas.
En ce qui me concerne, j’essaye d’atténuer le caractère négatif de mes pensées et de mes croyances et d’aborder ce qui me reste à vivre en confiance. A défaut d’être pleinement heureux peut-être serai-je moins malheureux. Il se peut qu’à un moment ou un autre je fasse l’expérience de la souffrance. Dans ce cas, à moins d’être maso, le plaisir ne saurait être associé à un état de souffrance. Essayons donc d’agir pour qu’elle n’altère pas notre sérénité. J’ai trop vu la souffrance des autres et parfois leur mort, pour me lancer dans de grandes considérations sur le sujet. En ce domaine comme en beaucoup d’autres : « je sais que je ne sais pas ! »
Alors ! A la suite de sages grecs, de bouddhistes ou de philosophes, tel Barruch Spinoza (1632-1677) qui écrivait : « Cherchons à nous libérer de la servitude et de ce qui nous affecte par un patient travail sur nous-mêmes… » Je dirai : j’essaye !

L’écrivain philosophe Frédéric Lenoir dans son livre « Petit traité de la vie intérieure » imagine un dialogue entre le vieux Socrate et le publiciste fantaisiste Jacques Séguéla qui se termine ainsi :

Segulus : Chacun son métier, Socrate, toi, tu es philosophe et tu cherches la vérité. Moi, je suis bonimenteur et je cherche à gagner de l’argent.
Socrate : Tu es honnête, Segulus, mais qu’au moins ceux qui t’écoutent sachent : il n’y a dans tes paroles et celles de tes semblables, d’autre vérité que celle du profit. Et pour ce qui est de t’entendre parler du bonheur ou d’une vie réussie, tu me permettras de rire de tes âneries.
Segulus : Tu as sans doute raison, Socrate, rions et buvons, car demain nous mourrons !

Merci de votre amitié ! Soyez assuré de la mienne et à plus tard !

Jules Barbu

Notes

1 – André Comte-Sponville est un philosophe contemporain. Je fréquente beaucoup sa prose, car contrairement à beaucoup d’autres philosophes, je comprends ce qu’il écrit et suis souvent en accord avec lui. Je trouve qu’il aide à penser la vie au plus près, afin de la vivre mieux.

DURER !
Durer ? C’est être dans le temps, mais dans la continuité du temps.
C’est avoir un passé qui s »accroît.
C’est porter son présent à bout de bras, au lieu d’être porté par lui comme un enfant…
C’est mûrir, si on le peut.
C’est vieillir, puisqu’il le faut.
C’est vivre encore, lutter encore, aimer encore.
C’est surmonter la fatigue, l’ennui, le dégoût, l’effroi, l’horreur.
Ce qu’il nous aura fallu malgré tout de courage !
Banalité de tout, sauf du pire.
Lassitude de tout, sauf du meilleur.
Cela n’empêche pas le bonheur, celui dont on reste capable, ou dont on l’est devenu (bien davantage pour certains, que vingt ans plus tôt).
Cela n’empêche pas la douceur, la joie, la curiosité, l’émotion, l’affection, le désir.
Cela n’empêche pas, parfois, quelque découverte ou rupture, quelque remaniement ou bouleversement (nouveau couple, nouveau travail, nouvelle passion…).
On sent bien pourtant que l’essentiel a déjà eu lieu, qu’il est vain de l’attendre, qu’il ne peut , dans le meilleur des cas, que continuer…
C’est le contraire d’une espérance.
C’est le contraire d’une nostalgie.
L’enfance est derrière nous, et en nous pourtant.
Mais point devant, sinon comme passé ou comme charge.
Devant l’adulte il n’y a, pour tout avenir personnel, que le vieillard ou le néant.
Il ne s’en préoccupe pas trop.
Il y a plus urgent, il y a plus important.
Il y a le présent qui passe.
Il y a le réel qui résiste.
Il y a la dureté du monde, sa beauté, sa fragilité.
Il y a la douceur du foyer et des plaisirs.
Il y a les amis et les ennemis, les causes à défendre, les horreurs à affronter.
Il y a la bêtise qui menace, l’intelligence qui résiste.
Il y a de l’humour et la colère.
Il y a le travail et le repos.
Il y a la vie qui continue, le combat qui continue, et les enfants qui grandissent ou qui font des enfants.

In La vie humaine de André Comte-Sponville, éditions Hermann (philosophie)