Développement social local – citoyenneté active : une recherche permanente à l’Arep

On retrouve la notion de citoyenneté active dans celle du développement social local et dans le contenu même de la charte de l’Association réunionnaise d’éducation populaire (Arep).

Le réseau Culture et Promotion, dont le Céas 22 fait parti, a publié un Cahier pour notre temps sur le thème « Démocratie participative, citoyenneté active » en septembre 2014. Voici un des articles de ce cahier (à télécharger ici : Cahier-pour-Notre-Temps-2014).

Auteur : Dominique Guilluy

Favoriser une citoyenneté active par laquelle les individus deviennent acteurs et auteurs dans le développement de la cité est un enjeu fort des actions de développement local, telles qu’on peut les développer à l’Arep. C’est aussi une manière d’intervenir auprès des habitants, qui respecte la charte de l’Arep :

« Aider les hommes à se faire libres, à exercer leur créativité, à se porter responsables, à influer positivement sur la marche de la société. (…) Ils ne le feront efficacement que s’ils s’unissent à d’autres qui ont la même conviction qu’eux. (…) Aider l’homme à prendre conscience de sa valeur et l’informer de ce qui pourrait améliorer son existence ».

N’est-ce pas, d’une certaine manière, en redisant ces lignes « fondatrices », une façon de décrire la vision qu’on peut avoir de la citoyenneté ?

Outre un statut juridique et des rôles sociaux, la citoyenneté se définit aussi par des valeurs : la civilité, le civisme, la solidarité. Ces trois valeurs donnent à la citoyenneté tout son sens en ne la limitant pas à l’exercice du droit de vote.

Le développement local désigne l’évolution qualitative d’un territoire. Il vise le mieux-être des habitants et part d’une dynamique de projet. Le développement social ajoute la dimension de solidarité. Ses valeurs participent de l’autonomie du projet, de l’éducation tout au long de la vie, de l’engagement citoyen. Sans une approche transversale et globale, ses méthodes sont participatives pour le diagnostic, le projet et l’évaluation. Le développement social local a comme principale orientation de favoriser une citoyenneté active. C’est ce qui fait émerger un enjeu méthodologique central :

« Créer les conditions d’une véritable expression des habitants et générer des modes de coopération et de concertation entre habitants, élus locaux, institutions dans l’élaboration et la mise en œuvre des politiques publiques territoriales et contribuer à la lutte contre toute forme d’exclusion en aidant les femmes et les hommes à jouir de leurs droits et assumer leurs devoirs vis-à-vis de la société ».

Cette question d’expression, mais aussi de mobilisation des habitants, est discutée dans la suite du document par les enseignements des actions que l’Arep développe. Nous nous appuyons sur l’expression des préoccupations des habitants comme point d’ancrage de la mobilisation « active » et indirectement comme façon de réunir les gens autour d’un projet commun (cf. valeur solidarité de la citoyenneté).

La citoyenneté à La Réunion en quelques constats

La Réunion s’est construite sur une histoire relativement courte et particulière qu’il serait trop long d’expliquer. Par ailleurs, les cités urbaines ont explosé en trente ans ; leurs habitants y vivent depuis à peine dix ans et n’aspirent pas à y rester. Ils ne sont pas propriétaires de leur bien et les bailleurs constatent qu’ils ne s’approprient même pas les parties communes. Ce comportement se poursuit même quand ils ont la perspective d’acheter leur appartement. Ces populations très démunies vont penser à leur propre problème avant de penser aux autres et à leur quartier.

Les habitants rencontrés au travers des diagnostics participatifs parlent presque toujours du manque de civisme et de civilité de leur voisin, des jeunes. Ils regrettent parfois le manque de solidarité entre personne, mais témoignent aussi de toute leur défiance envers les autres. Ils regrettent qu’il n’y ait pas plus d’animation au sein même de leur quartier, mais ne prennent pas l’initiative. Les associations suivies au travers du Dispositif local d’accompagnement (DLA) expriment « une baisse de vocation au bénévolat ». Comme en Métropole, le taux de participation aux élections est en constante baisse.

Mais il y a également des signes encourageants. La dynamique de création des associations n’a jamais été aussi forte que cette décennie. Chaque année, il se crée en moyenne 900 nouvelles associations dans le département et c’est en augmentation linéaire depuis dix ans (contrairement à la métropole). On compte plus de six associations nouvelles pour 1 000 habitants en cinq ans (1). Des collectifs émergent. Ainsi, l’association de jeunes, qui a témoigné lors du forum de l’Arep de sa volonté de plus s’affirmer, s’est lancée dans la représentation politique (candidature politique aux municipales dans la commune de Saint-Denis).

Difficile mobilisation des habitants dans les quartiers, dans le cadre d’actions de développement social local

Les actions de développement social local (DSL) développées par l’Arep ont les caractéristiques suivantes. Elles se limitent dans le temps, de trois à quatre années dans des quartiers de 300 à 1 500 foyers en moyenne. Elles débutent toujours par une phase de diagnostic. Un mandat institutionnel est confié à l’Arep (for-mulé de façon suffisamment générale) et il bénéficie ainsi d’un financement ciblé pour conduire l’action. L’intervenant, animateur de développement social local (ADSL), est en général conseiller en économie sociale familiale (CESF) ou équivalent. L’enjeu de la prise de relais en fin d’intervention est important. L’Arep veille donc, au fil du temps, à l’accompagnement, à la formation d’acteurs partie prenante du plan d’action élaboré en lien aux habitants.

Le problème majeur qui se pose à l’ADSL est la mobilisation des habi-tants. Quels habitants mobiliser et comment s’y prendre ? L’Arep a pu constater que la mobilisation des habitants variait en fonction de la diversité sociale et territoriale, avec des publics localement très en attente (ex : certaines zones rurales ou-bliées) ; de l’existence de personnes ressources ; des antécédents dans le quartier ; de l’existence d’associations relais (plus ou moins partisanes ou concurrentes) ; de l’échelle territoriale (le quartier ne doit pas être trop étendu) ; des préalables à résoudre pour la population que l’on ne maîtrise pas ; et de l’animateur de développement local.

De même, une fois que la dynamique a été lancée, il est parfois difficile de maintenir la mobilisation dans le temps : absence de continuité de l’action en fonction de divers aléas institutionnels et de financement ; changement d’intervenant ; manque d’écoute, de soutien institutionnel ; réalisations qui tardent à se concrétiser ; diagnostic pas bien fait ou l’impression des habitants de n’être pas vraiment maîtres du jeu… qu’en définitif, on les manipule…

Quel mode opératoire facilitateur ?
Alors, avec le recul, que faire ? Une action de développement social local n’aura de réussite que si la mobilisation des habitants se fait, et de manière conséquente. Voici les principes qui permettent d’espérer de vrais résultats en matière de mobilisation « durable » :

La mise en œuvre d’une méthodologie appliquée de manière « entière », sans concession et adaptée aux enjeux préalablement évoqués. L’Arep utilise la méthode Gerdal (2). Basées sur une dynamique collective, les préoccupations sont exprimées en groupe, en confrontation bienveillante avec d’autres habitants. La formulation des préoccupations des habi-tants (« Comment faire pour » et comment contribuer à résoudre ces préoccupations), la formalisation d’un plan d’action et une évaluation faite ensemble, implique les habitants tout au long de la dynamique et sur leurs problèmes. L’animateur n’est qu’un « simple aide méthodologique ».

C’est ce faire « ensemble » depuis l’origine de l’intervention qui, pour l’Arep, est un moyen d’amener les personnes à mesurer l’intérêt de démarches solidaires : « On a un problème, une préoccupation commune et ensemble on se rend compte qu’on a les moyens de la résoudre ».

Il faut faire preuve d’ingéniosité pour que les personnes fassent le premier pas et l’animateur doit avoir la posture et une formation adaptée. On parle de réunion initiale ; encore faut-il que les personnes viennent s’exprimer la première fois. À la maison, c’est facile, mais sortir de chez soi, s’exprimer en public, c’est plus difficile. Souvent le porte-à-porte ne suffit pas pour mobiliser. Un repas ou une sortie dans la convivialité peut permettre d’améliorer la confiance mutuelle, mais il faut aussi que les personnes puissent apprendre à connaître l’ADSL. L’animateur doit prendre soin de se faire identifier par les personnes, tout en donnant la bonne image que l’on peut attendre de lui (neutralité, capacité d’écoute, simplicité, sérieux, ouverture d’esprit, confidentialité…). Ce n’est pas le sauveur, ni l’expert ! « Ce n’est pas celui qui va faire “un n’affair” pour nous »… Il doit y avoir très rapidement au moins une chose concrète qui se réalise. C’est un signe d’encouragement pour les habitants qui, d’emblée, partent d’une croyance limitée en leur capacité, mais aussi dans la capacité des politiques « à les écouter » et/ou les aider. La mobilisation initiale doit donc vite se traduire en premières actions collectives.

Les partenaires institutionnels, les acteurs techniques, doivent être en mesure d’écouter ce qui remonte du terrain. Par le biais de comité technique et de pilotage, l’Arep tente de réunir ces conditions et d’entretenir une dynamique de co-construction habitants et institutions. Ils doivent se positionner aussi dans le temps : faire émerger la participation d’habitants prend du temps à construire et, ensuite, à se concrétiser par le biais d’actions. Six à huit mois sont nécessaires pour lancer la dynamique. L’opérateur doit pouvoir développer son intervention de manière sereine sur au moins trois ans. Ce n’est plus forcément le cas aujourd’hui.

Les habitants ont besoin de compétences et de ressources : des éléments de communication interpersonnelle (mieux se connaître et mieux comprendre, vivre les relations avec les autres, reprendre confiance en soi…) ; des groupes de parole pour pouvoir régulièrement échanger librement sur ses peurs, ses motivations… ; des informations sur ce qui se passe dans leur quartier ; le suivi de formation en lien à l’illettrisme…

La dynamique doit pouvoir perdurer au-delà des années d’intervention de l’Arep. On en revient alors à l’enjeu de prise de relais de l’action, progressivement, par des acteurs locaux, mais aussi par la formation d’accompagnement de ces acteurs au fil du temps.

Du moment où on a pu les développer dans de bonnes conditions, les actions de développement social local ont amené de réels résultats, durables dans le temps. Des dynamiques d’habitants émergent et se structurent. De nombreuses associations en sont issues et se sont développées. Des infrastructures ont été financées pour aider au développement des ateliers portés par les habitants. Bien sûr, les actions ne touchent directement qu’une portion des habitants les premières années, mais ces personnes pourront, par la suite, en entraîner d’autres dans leur sillage.

Quel défi pour demain ?

Notre conviction reste qu’un moyen solide de promouvoir la participation citoyenne des personnes, réside dans la mobilisation des habitants d’un quartier autour d’un projet qu’ils porteront en commun, construit autour des problèmes qu’ils partagent. C’est une démarche qui prend du temps et qui ne va toucher, à court terme, que ceux qui auront « saisi la perche tendue ». Dans un contexte d’oisiveté, d’ennui, d’absence d’emploi, les personnes ainsi impliquées pourront relancer leur projet personnel, se repositionner dans la société. Une contribution à une plus grande solidarité entre les habitants est ainsi permise.

Comment le faire à une échelle plus large ? L’Arep propose un mode opératoire :

  1. la conduite sur quelques quartiers, particulièrement en retard, d’actions de dynamisation sous forme ADSL ;
  2. la conduite de formation/action auprès d’associations (ou autres acteurs) intervenant sur des quartiers, pour qu’ils puissent développer ce type d’intervention – ainsi, on se trouve en situation de démultiplication ;
  3. la sensibilisation des élus aux intérêts de ces démarches ;
  4. la construction en s’appuyant sur la recherche et le développement de ressources qui pourront aider les intervenants sur les quartiers et alimenter la démarche de formation.

La notion de citoyenneté est plus complexe qu’une simple dimension de solidarité. Avec des valeurs de civisme, de civilité, de solidarité, avec une composante politique (les Européennes 2014 mettent en exergue la question), on devine que l’éducation populaire doit évoluer dans ses réponses. En s’appuyant sur les grandes lignes méthodologiques formulées ci-dessus, voici des orientations qui méritent d’être creusées :

Une confiance et des « compétences » retrouvées ?

Cela concerne la confiance que les personnes ont en elles, mais aussi envers les institutions et les autres habitants. Cette confiance passe aussi par le (ré-)apprentissage du savoir-faire, même basique, dans un ensemble de gestes qui permettent de participer à la construction de son cadre de vie, mais aussi en matière de civisme. À La Réunion, il a existé des transmissions intergénérationnelles. Celles-ci s’étiolent, en particulier dans les zones urbaines. On s’en rend compte autant en matière de savoir cuisiner, de savoir jardiner ou bricoler, que de « savoir vivre et être dans son environnement ». La transmission intergénérationnelle ne fonctionne pas ou n’est plus suffisante. Développer des « ateliers citoyens » est une réponse. L’enjeu n’est plus/pas de susciter simplement l’envie, mais aussi d’apporter du savoir, de la compétence et des « ressources » au citoyen.

Le développement de modes opératoires avec les collectivités faisant plus participer les habitants. À l’échelle communale ou intercommunale, il y a une réciprocité à trouver. La confiance doit se jouer des deux côtés. Un travail de sensibilisation des élus est nécessaire dans ce cadre. Pour cela, il faut pouvoir être en mesure de leur montrer la plus-value de ces démarches.

La promotion du civisme et de la civilité par la valorisation des initiatives. Faire participer des personnes à des actions de jardinage, de recyclage, les impliquer dans les enjeux de développement durable, promouvoir leurs actions peut renforcer la participation des personnes. Il faut changer l’image de celui qui s’implique aux yeux des autres. Faire témoigner des habitants de leur propre expérience auprès d’autres habitants peut être très motivant si suffisamment encadré.

Développer la sensibilisation et la formation aux nouvelles technologies très demandées. La société évolue avec des loisirs « à domicile », au travers des nouvelles technologies. La communication entre personne se fait maintenant au travers Internet et/ou par webcam interposée.
C’est aujourd’hui un frein à beaucoup de choses, mais cela paraît incontournable. Comment faire de cette contrainte un atout ? Peut-on (et comment) faire des nouvelles technologies un moyen de promouvoir la participation citoyenne ?


Notes

(1) Panorama du secteur associatif à La Réunion (Direction de la Jeunesse, des Sports et de la Cohésion sociale – DJSCS, janvier 2014). (retour au texte)

(2) Le Groupe d’expérimentation et de recherche : développement et actions localisées (Gerdal), est une association ; Claire Ruault, sociologue, chargée de recherche et de formation Gerdal. Professeur intervenant à l’IRC Montpellier, 02 99 07 98 68, c.ruault.gerdal[a]wanadoo.fr  (retour au texte)


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A propos

Pascale Perron

Chargée de développement du Céas 22, elle est titulaire du Diplôme d’Etat d’ingénierie sociale, d’une licence en Travail social et d’un DU en organisation communautaire obtenus au Québec. Elle est également formatrice et a de nombreuses expériences d’accompagnement et d’animation de collectifs, notamment dans des approches développant le pouvoir d’agir.