Acteurs en recherche pour penser et agir le lien social

Des acteurs concernés par les solitudes

Les participants à l’enquête se sont réunis une fois par mois pour un atelier de deux heures pendant deux années.

Les attentes des participants à la recherche-action étaient de s’appuyer sur l’échange et l’expression de chacun pour se co-former et construire ensemble sur une thématique. La réflexion s’est d’abord appuyée sur le vécu de chacun par rapport aux solitudes et aux liens sociaux. Ils ont ensuite pu mettre en commun leurs interrogations, préparer des entretiens, les conduire et les analyser en s’appuyant sur le soutien ponctuel de chercheurs professionnels (sociologue, ethnologue photographe, psychologue…).

Pour ce faire, ceux-ci ont été accueillis par le groupe et leurs apports ont été mis en discussion avec des modalités d’animation qui favorisent le dialogue. Les journaux d’ACORA ont été support à la préparation de ces rencontres, ils permettaient à l’intervenant de réagir à partir des réflexions du groupe. L’aménagement de l’espace autorisait chacun à avoir des interlocuteurs multiples (par exemple : par petites tables de cinq personnes). Ont également été proposées dans l’animation : des temps d’appropriation individuels ; de partages en sous-groupe ; de mise en débat de ces constructions avec l’ensemble du groupe et l’intervenant.

Chercher à rassembler des personnes concernées par les solitudes confronte à un paradoxe. Comment atteindre des gens qui ont peu de liens ?

Alors que le sujet avait d’abord été formulé comme étant un objet extérieur, il est vite devenu évident que les solitudes concernaient tous les participants. Pour autant, la préoccupation pour la mobilisation d’un « public » qui aurait été plus légitime, parce que plus concerné par une solitude souffrance, s’est maintenue tout au long de la démarche.

Les participants à la recherche-action étaient eux-mêmes récemment veufs, divorcés, retraités, vivant avec une maladie psychique… Ils étaient aussi, et parfois en même temps, ce que nous avons choisi d’appeler des intervenants sociaux. Ils pouvaient donc être relais des invitations, partager le sens de la démarche et accompagner la participation de personnes plus isolées.

Lors du forum organisé en conclusion de la recherche-action, étaient présents des professionnels et des bénévoles de l’action sociale, mais également : des personnes en situation de handicap physique ou psychique, des chômeurs, des personnes en situation de pauvreté, des personnes SDF, des habitants d’un quartier défavorisé…

Il apparaît que le groupe n’a pas réussi à aller au-delà d’une participation ponctuelle des personnes les plus touchées par l’isolement. Observons tout de même que le thème de la solitude présente par essence un défi particulier à la participation des plus concernés par le problème.

Un processus d’enquête qui se construit chemin faisant

L’expérience d’enquête qu’a tentée le Céas22 peut être vue comme une utopie en acte, même si elle n’a eu que peu d’impact en dehors des personnes qu’elle a directement rejointes. Néanmoins, elle constitue un diagnostic sensible des solitudes qui nous paraît être une étape indispensable pour agir de façon efficiente sur le problème.

Le thème de la recherche-action étant les solitudes, il a logiquement conduit les acteurs d’une réflexion sur les manques de liens vers une réflexion sur les liens sociaux. La conclusion provisoire de cette démarche les amène à proposer deux critères pour agir :

  • Expérimenter des actions qui s’appuient sur une mixité du public à des fins de décloisonnement des catégories sociales et de souplesse dans les formes du vivre ensemble par une adaptation aux cultures des uns et des autres.
  • Penser l’action sociale comme devant contribuer à des pratiques inclusives pour que chacun puisse prendre part à la vie de la cité et puisse sentir avoir sa place.

Bien que l’impossibilité à faire le choix d’un public spécifique ou d’une question précise dans la thématique ait offert une liberté d’exploration au groupe, elle a aussi provoqué des errements qui ont nourri des doutes et des désengagements.

Mobiliser de la réflexion en amont du choix d’une action se fait souvent dans des lieux où les enjeux de fonctions, de statuts ou de représentations peuvent freiner une parole libre. Face à la montée d’un travail social gestionnaire (CHAUVIERE, 2010), nous émettons l’hypothèse que la recherche de sens était une motivation très forte pour ces acteurs. Ils se sont ainsi donné un espace de réflexion qui leur manquait pour penser l’action.

Bibliographie

CHAUVIERE (Michel), 2010. Trop de gestion tue le social. Essai sur une discrète chalandisation, Éd. La Découverte, coll. Alternatives sociales, 229 pages.

HERMELIN (Christian), 2009. L’ACORA, atelier coopératif de recherche-action. Construction collective de savoirs d’acteurs en société, Éd. de L’Harmattan, 313 pages.

KEMMIS (Stephen), 2013. Chap 10 « Action research and the politics of reflection » dans David Boud, Rosemary Keogh, David Walker, Reflection : turning experience into learning, Ed. Routledgefalmer, London and New York, 172 pages.

ZASK (Joëlle), 2015. Introduction à John Dewey. Éd. La Découverte, coll. Repères, 112 pages.

A propos

Pascale Perron

Chargée de développement du Céas 22, elle est titulaire du Diplôme d’Etat d’ingénierie sociale, d’une licence en Travail social et d’un DU en organisation communautaire obtenus au Québec. Elle est également formatrice et a de nombreuses expériences d’accompagnement et d’animation de collectifs, notamment dans des approches développant le pouvoir d’agir.