2e rencontre de la commission Recherche-action

La commission autoformation du Céas 22 a décidé de travailler sur le sujet des solitudes dans un processus de recherche-action. Dans ce cadre, nous recevions, le 30 septembre dernier, Jean-Yves Dartiguenave, sociologue et directeur du Centre Interdisciplinaire d’Analyse des Processus Humains et Sociaux (CIAPHS) ainsi que son collègue Jean-Claude Quentel psychologue clinicien et professeur de sciences du Langage. Nous vous proposons un extrait du compte-rendu de nos échanges à cette occasion.

Le sentiment de solitude recouvre des réalités très différentes liées à l’âge, au milieu social, à la génération, à l’appartenance à des réseaux sociaux (travail, famille…). D’autant que chacun a sa propre façon de vivre la solitude.
Le contexte social actuel fait du sentiment de solitude, un sujet de préoccupation partagé par plusieurs acteurs. Une des hypothèses avancées par le sociologue J-Y Darti-guenave, est qu’il semble qu’aujourd’hui, chaque moment doit être occupé. Il faudrait remplir, ne pas s’ennuyer, comme si le vide représentait un danger, la frustration une menace au bonheur.
Les mutations sociales que nous avons connues ont bouleversé les identités. Les statuts et les hiérarchies sont aujourd’hui mouvants. Il est vrai que les affiliations sont fragilisées, que l’on est ramené à soi pour imaginer le sens, trouver les formes. Nous sommes confrontés à des choix. Dans ces décisions, nous exprimons nos propres désirs et pour cela il faut s’y confronter. Puisque nous avons exercé notre libre arbitre, nous devenons éventuellement responsables de notre échec.
Des référents, au-delà de nous, des guides, nous apportaient une certaine stabilité qu’il faut chercher en nous aujourd’hui. Cela crée une impression de précarité. Malgré cette impression qu’il n’y a plus de lignage, de traditions, M Quentel, pense que nous allons parfois trop vite pour jeter l’histoire. Il est évident que nous venons tous de quelque part.
A contrario de l’idéologie individualiste, la société crée de nouvelles formes d’agrégations sociales, même si elles peuvent être moins stables, ce sont autant de réseaux d’affinités qui créent des liens. Par exemple, nous sommes un des pays au monde où il y a le plus d’associations.
Nous traversons une période de basculement. Plusieurs phénomènes nous mettent en instabilité, créent du doute et de la souffrance. Peut-être que les solitudes en sont le symptôme. Comme si la société imposait à chacun une injonction de bonheur sans lui donner les clés pour le définir.
Pourtant, même si les questions que nous posent les solitudes réfèrent à la souffrance qu’elles engendrent, la cause de cette souffrance n’est pas nécessairement sociale. En lien avec l’histoire de chacun, de ses ressources internes, de sa santé mentale, la même situation sera vécue et interprétée différemment d’un individu à l’autre. On rencontre des gens en souffrance et parfois cette souffrance n’est pas à la mesure de ce qu’ils vivent, en tout cas d’un point de vue extérieur.
D’ailleurs, il est possible que nous ne soyons pas vraiment en capacité de comprendre ce que vivent les autres, surtout lorsque leur réalité est éloignée de la nôtre : La jeune mère monoparentale sans autre famille, les situations de pauvreté… C’est une méconnaissance qui appelle à se rencontrer pour expliquer.
Dans des situations exceptionnelles, il arrive que l’on prenne le temps de le faire, mais habituellement il se vit comme une indifférence, même si elle n’est pas souhaitée.
Quand les voisins ne se rendent pas compte de la séparation d’un couple, quand une salariée dort dans sa voiture pendant des mois sans qu’on le sache, quand un collègue est absent plusieurs jours et qu’on ne prend pas de nouvelles… Qu’est-ce qui est en jeu ? L’indifférence ou le désintérêt ?
M Dartiguenave définit l’indifférence comme la non-reconnaissance de l’autre parce que je ne l’ai pas rencontré dans sa différence, malgré qu’il fasse partie d’un cercle d’appartenance qui nous est commun. On parle de désintérêt lorsque la personne n’est plus objet de valeur dans la communauté.
Il est possible que notre capacité à nous émouvoir, nous intéresser à l’autre soit diminué par un effet pervers de la communication à outrance. Le sensationnalisme répété, la surcharge d’affect présent dans tous les médias pourraient émousser les sentiments. Comme une accoutumance diminue l’effet des produits.

A propos

Pascale Perron

Chargée de développement du Céas 22, elle est titulaire du Diplôme d’Etat d’ingénierie sociale, d’une licence en Travail social et d’un DU en organisation communautaire obtenus au Québec. Elle est également formatrice et a de nombreuses expériences d’accompagnement et d’animation de collectifs, notamment dans des approches développant le pouvoir d’agir.